Le Parlement européen, “une école de démocratie” : quatre futur ex-députés témoignent; Sud Ouest, 18/05/2019

Benoît Lasserre

Ces quatre eurodéputés ne retourneront ni à Bruxelles, ni à Strasbourg. Du moins au Parlement. Leur mandat s’achève en effet avec ce scrutin du 26 mai.

1 Alain Lamassoure, le dinosaure

S’il n’y avait pas Jean-Marie Le Pen, élu sans interruption au Parlement européen depuis 1984, le Basque Alain Lamassoure serait le vétéran des élus français. ” Un dinosaure “, comme il se surnomme. Mais les deux élus ne laisseront pas la même empreinte au Parlement. À l’inverse du patriarche d’extrême droite, Alain Lamassoure a gagné le respect et la considération de tous ses collègues.

Élu pour la première fois en 1989 puis sans discontinuité depuis 1999, Alain Lamassoure a également connu les bancs de l’Assemblée nationale et ne les regrette pas. Le système européen de compromis et de négociations correspondait parfaitement à ce centriste europhile qui a toujours préféré la modération à la brutalité politique et au manichéisme partisan.

” Je n’ai jamais eu à choisir entre mon pays et l’Europe car le cas ne s’est jamais présenté, explique-t-il. Mais j’ai toujours fait jouer l’intérêt européen. Je ne crois pas que la France soit affaiblie au sein de l’Europe, même si le quinquennat Hollande l’a mise en veilleuse à l’égard de l’Allemagne alors que c’est le contraire aujourd’hui. ”

” Les fondamentaux sont les mêmes depuis toujours, poursuit-il. Quand la France et l’Allemagne trouvent un compromis, le reste de l’Europe suit. J’ai retenu cette leçon de Mitterrand. Il m’avait dit que les Allemands négociaient sans ménagement et qu’il fallait donc agir comme eux. ”

2 Élisabeth Morin-Chartier, la discrète

Peu connue du grand public – mais c’est le cas de beaucoup d’eurodéputés – Élisabeth Morin-Chartier n’en a pas moins été une figure du Parlement européen, dont elle est devenue questeur.

Élue depuis 2007, celle qui a présidé de 2002 à 2004 l’ex-Poitou-Charentes, entre Raffarin et Royal, n’est pas une adepte du coup de menton. Plutôt du lent travail de négociation avec son interlocuteur, avec l’objectif de finir par le convaincre.

” La vie au Parlement européen n’est pas binaire comme en France. On n’a pas forcément raison parce qu’on est dans la majorité et on n’a jamais raison tout seul. On apprend l’humilité et l’écoute. Une majorité se construit patiemment sur chaque amendement. ”

” La place et l’influence de la France au Parlement européen dépendront de l’investissement de ses représentants. En 2014, un tiers des députés appartenaient au FN. Ils ont agi contre l’Europe, donc contre la représentation de la France. C’est aussi la faute des partis politiques, qui ne laissent pas la durée nécessaire aux élus parce qu’ils ne prennent pas assez au sérieux ce Parlement. ”

Élisabeth Morin-Chartier est fière d’avoir parfois voté contre ce que lui demandait son gouvernement ” parce que je tirais mon mandat du Parlement européen. Quand vous votez en faveur du citoyen européen, le citoyen français s’y retrouve toujours. ”

Elle a aussi bravé sa formation politique, comme en 2011, sur la directive qui libéralisait le temps de travail des routiers. ” Je suis allée chercher des voix chez les socialistes ou chez les Verts et nous avons repoussé ce texte. ”

3 José Bové, le transnational

L’éleveur du Larzac (qui est né et a grandi à Bordeaux) n’a pas eu besoin du Parlement européen pour être médiatisé, il l’était bien avant. ” Je connaissais déjà le fonctionnement européen par mon engagement syndical. Mais quand j’y ai été élu en 2009, j’ai vraiment découvert une école de démocratie. Il y a des clivages, bien sûr, mais aucun parti n’est majoritaire à lui tout seul. Pour le vote sur les droits d’auteur par exemple, la majorité s’est construite de la gauche radicale à la droite conservatrice. En fonction du texte et pas de son appartenance partisane. On cherche le compromis, pas la compromission. ”

La place de la France en Europe ? ” Mais personne ne la remet en question, pas plus que celle de Malte ou de Chypre. Moi, j’ai fait passer l’intérêt général avant l’intérêt national. J’étais député européen et je travaillais donc pour l’ensemble des citoyens européens alors que les députés nationalistes ne votaient que pour défendre leur pays. ”

José Bové va même plus loin puisqu’il prône des listes transnationales aux élections et des abandons de souveraineté nationale. Pour lui, c’est l’Union européenne plutôt que la France qui devrait siéger au Conseil de sécurité de l’ONU. ” Il faut une diplomatie et une défense communes. ”

Idem pour l’agriculture. ” Dire qu’on va défendre les paysans français à l’Europe, c’est la chose la plus bête qui soit. Il faut se battre pour une souveraineté alimentaire européenne. Une agriculture européenne respectueuse de l’environnement, contre les OGM ou la viande aux hormones, ça ne peut se faire qu’au niveau européen, pas au niveau des nations. ”

” Ce qui affaiblit la France, c’est qu’ici, on joue un match pro ou anti-Macron, pas un match européen. En Allemagne, on parle d’Europe, on ne dispute pas un match pro ou anti-Merkel. ”

” Je n’ai jamais eu à choisir entre mon pays et l’Europe ” (Alain Lamassoure)

JACQUES COLOMBIER En quinze mois de mandat, Jacques Colombier n’a guère eu le temps d’imprimer sa marque au Parlement européen mais il garde le souvenir ” d’un mandat passionnant et intellectuellement enrichissant “. Rien à voir avec les hémicycles où il siège depuis des décennies, plutôt conçus pour l’affrontement. ” Là, on discute, on négocie, on s’écoute. C’est un parlement de dossiers techniques, pas de petites phrases. ” À la commission agricole, il a ainsi découvert José Bové, dont il combat ” l’idéologie utopiste ” mais dont il a apprécié ” la courtoisie et la tolérance “. Le président du groupe RN à la Région Nouvelle-Aquitaine se souvient notamment d’un voyage d’études au Brésil, le royaume de l’agrobusiness démesuré. Il n’a en revanche pas changé d’idée sur l’Europe. ” La France y perd de son crédit et c’est l’Allemagne et les technocrates qui la dirigent. ” Il reconnaît aussi qu’il s’est toujours prononcé en fonction de l’intérêt français. Ce qui l’amène à défendre le siège de Strasbourg… malgré l’argent qu’il coûte au Parlement.