Tribune pour La Croix, 15/05

L’EUROPE AU CHEVET DE SES NATIONS MALADES

 

         « L’Europe ne fait plus rêver » est le lamento favori des discours politiques, dont les auteurs précisent, avant ou après, qu’ils sont pourtant des « Européens convaincus ».

Pourquoi s’en étonner ? S’il y a eu un vrai rêve européen, c’était une folle utopie : la réconciliation entre nos peuples. Or, c’est fait. C’est un miracle, au sens le plus mystérieux et le plus religieux du mot. Pendant des siècles, nous nous sommes considérés comme entourés d’ennemis héréditaires, tous nos penseurs ont écrit que la guerre était inhérente à la condition humaine, toutes les femmes ont eu à pleurer la mort du mari ou d’un fils. Et aujourd’hui, la guerre est devenue inimaginable. Pire: ringardisée. Oui, c’est un miracle. Il est le fruit du projet européen : soixante-dix ans passés à bâtir ensemble un espace de paix et de liberté, sans précédent et, hélas, jusqu’à présent, sans équivalent dans le monde.

Or, voilà reparaître le visage hideux de la haine. Non plus entre nos pays, mais à l’intérieur de chacun d’eux. Dans cette Europe de nations unies, toutes semblent frappées d’un même mal être existentiel. Il n’y a pas que l’Italie, la Pologne et la Hongrie : des partis extrémistes sont au pouvoir dans sept des vingt-sept pays. Malgré trois élections générales en dix-huit mois, l’Espagne ne parvient pas à traiter ses nationalismes régionaux. L’Allemagne est tétanisée par l’émergence de l’AfD. Dans les Pays-Bas d’Erasme et de Spinoza, la victoire aux récentes élections régionales est revenue au nouveau champion de la surenchère xénophobe. Le Royaume-Uni est incapable de choisir entre être ou ne pas être dans l’Union. Entre les gilets jaunes de province et les jeunes musulmans des banlieues, l’unité profonde de la communauté nationale française est soumise à rude épreuve. Et tous de gémir : « l’Europe est malade » !

L’Europe ne fait plus rêver, mais, au fait, lequel de nos pays fait rêver ses propres citoyens ? Lequel a t-il un projet collectif national – conjugué au futur et non, comme à droite, au passé recomposé ou, comme à gauche, au futur antérieur ? Lequel peut-il se passer d’un bouc émissaire à haïr, dans l’espoir très ambigu de retrouver une pureté nationale, religieuse, idéologique ou culturelle ? Trop souvent, la défense de l’identité chrétienne est brandie pour mieux justifier le viol des valeurs de l’Evangile.

La leçon de la construction européenne, c’est que la réconciliation ne vient pas d’un rêve, mais d’un projet commun. Rassembler contre un ennemi est la plus vieille tentation d’un chef de tribu. Unir pour bâtir fait la grandeur des dirigeants historiques. Que chaque pays se dote donc d’un vrai projet national pour surmonter ses tensions internes, et qu’il apporte sa pierre au projet européen commun dont a besoin le XXIe siècle !

 

Alain Lamassoure