Editorial
18 juin : ne rêvons plus du passé, mais de l'avenir!
Aucun peuple n’est aussi attaché aux commémorations que le peuple français.
Dans les années 1980, les habitants d’un petit village d’Ile de France furent bouleversés d’apprendre qu’ils étaient les seuls, parmi les 36 000 communes de France, à ne pas avoir de monument aux morts ! Aux élections suivantes, une nouvelle majorité fut élue sur ce seul programme : combler cette scandaleuse lacune ! Une fois sablé le champagne de la victoire, quelqu’un posa la question : « Au fait, que va-t-on inscrire sur le monument ? » On s’aperçut un peu tard qu’aucun enfant du village n’était tombé, ni en 14, ni en 40, ni même dans les guerres coloniales. Eriger un monument muet, c’était proclamer cette honte à la face du monde : ici se trouve le seul village de France qui ait traversé deux guerres mondiales sans payer sa part de sacrifices, bref un village de lâches, de « planqués ».
Il fallait à tout prix réparer cette erreur historique. L’archiviste départemental fut mis à contribution. Il eut la bonne grâce de trouver mention, dans la presse locale de 1944, d’un cadavre en voie de décomposition découvert par un braconnier dans un bois voisin. Les restes de l’inconnu avaient été enterrés dans la fosse commune. Le village tenait son héros ! Cueilleur de champignons ayant succombé à un malaise, promeneur victime d’un accident de chasse, truand pris dans un règlement de comptes, don juan de passage étranglé par un mari jaloux, voire collabo abattu par la Résistance : nul ne saura jamais qui était vraiment celui que décrit fièrement, désormais, sur un monument tout neuf, la formule « Le village de X, en hommage à son Soldat Inconnu, mort pour la France ! »
Cette anecdote m’est revenue en mémoire en ce soixante- dixième anniversaire du 18 juin. Le meilleur hommage que l’on puisse rendre à un grand homme est d’imiter son exemple : tourner la page du passé, et ne plus se préoccuper que de l’avenir. Le point commun aux grands hommes, c’est qu’ils ne s’embarrassent pas du culte de leurs prédécesseurs.
Pour un peuple, rêver de son passé de géant, c’est se résigner à n’être plus qu’un nain. Nous aimons les commémorations ? Soit. Commémorons. Mais nos rêves, nos rêves d’enfants, nos rêves d’hommes, réservons les à l’avenir ! Soyons affamés de l’avenir : il ne dépend que de nous. Et ce siècle prodigieux a besoin de ses grands visionnaires à lui. On ne les trouvera pas dans les tombes.
Alain LAMASSOURE, le 18 juin 2010


